Deux régions à explorer — deux nouveaux récits sur la kimberlite des TNO
Il y a plus d’un demi-siècle, R.G. Blackadar et R.L. Christie ont, à leur insu, donné le coup d’envoi à la ruée vers les diamants dans le Nord du Canada.
Les deux géologues avaient cartographié une roche intrusive basique sur l’île Somerset, au Nunavut, en 1963, et ce, une bonne dizaine d’années avant la publication de l’ article de référence signé par Roger Mitchell et P. Fritz en 1973, « Kimberlite from Somerset Island ».
C’est cet article qui a attiré le regard du géant de l’industrie des diamants De Beers sur le Nord du Canada en vue d’un premier effort de prospection de gisements diamantifères en Amérique du Nord.
Les prospecteurs de la société De Beers et les nombreux autres associés à des entreprises de moindre envergure qui les ont suivis ont d’abord opté pour le gisement de kimberlite Peuyuk à l’île Somerset, puis piqué vers l’ouest, en direction du delta du Mackenzie, et descendu le long du fleuve Mackenzie vers Fort Simpson, dans la région du Dehcho, aux TNO, pour enfin basculer vers l’est, en direction du lac de Gras, où l’histoire mieux connue a commencé par la victoire scintillante de Stu Blusson et Chuck Fipke. Le périple se poursuit aujourd’hui avec l’exploration avancée par des entreprises semblables à Kennady Diamonds.
Et si on avait raté des occasions en cours de route? Des études récentes laissent croire qu’il pourrait bien y avoir d’autres sagas à suivre dans la prospection de gisements diamantifères aux TNO.
Trouver l’aiguille dans une botte de foin
Le premier récit a pour toile de fond le centre de la région du Dehcho.
La région du Dehcho, dernière région explorée pour son potentiel diamantifère avant que l’attention se tourne vers le lac de Gras, a été jugée peu intéressante pour l’exploitation.
Cependant, en 2003, Olivut Resources est tombée sur de la kimberlite alors qu’elle effectuait des travaux de forage dans la région. Après analyse, la petite entreprise a signalé avoir trouvé deux cheminées de kimberlite diamantifère.
Si ces deux cheminées se sont finalement avérées peu rentables, leur découverte a ravivé l’intérêt scientifique à l’égard du Dehcho.
La Commission géologique des Territoires du Nord-Ouest (CGTNO), une division du gouvernement des Territoires du Nord-Ouest (GTNO), a reçu le mandat d’enrichir les connaissances sur les caractéristiques géologiques de la région.
« Nous avons travaillé sur le terrain en 2003, en 2005 et en 2008 pour obtenir une meilleure idée du potentiel minéral, explique Scott Cairns, gestionnaire de la cartographie du substrat rocheux et des gisements minéraux. Nous avons pris un sédiment de ruisseau et prélevé des échantillons de till, et avons consacré du temps à leur analyse. »
Les résultats étaient prometteurs, car de nombreux minéraux indicateurs suggéraient la présence de kimberlite, puis, étonnamment, d’un diamant intact.
« Tout d’abord, la découverte d’un diamant dans ce type de tests est incroyablement rare, souligne Barrett Elliott, géologue de la CGTNO spécialisé dans les gisements diamantifères. C’est comme si l’on trouvait une aiguille dans une botte de foin. La région a été largement inexplorée, et nous avons testé certains secteurs en vue d’accroître la base de connaissances pour mieux répondre aux questions relatives à l’utilisation des terres. »
Sous un angle plus conventionnel, mentionnons que M. Cairns et M. Elliott collaboraient avec Stéphane Poitras, un doctorant de l’Université de l’Alberta et étudiant de Graham Pearson, Ph. D., titulaire de la Chaire d’excellence en recherche du Canada sur les ressources arctiques. M. Poitras avait procédé à la microanalyse nécessaire à la caractérisation des minéraux indicateurs.
Cette microanalyse avait débouché sur des résultats saisissants, où presque tous les minéraux analysés figuraient dans une plage de température relativement faible qui favorise la présence de diamants dans les amas de kimberlite.
« Vieux et froid, déclare en boutade Cairns. C’est ce qu’on recherche dans nos minéraux indicateurs pour trouver des diamants. Autrement, cela se transformerait simplement en graphite. »
Une reprise du scénario au lac de Gras?
Les résultats des tests ont été comparés avec ceux obtenus dans la région du lac de Gras, directement en aval des mines de diamants qui ont fait la réputation des TNO, et dans le centre de la fameuse province géologique Slave.
« Les minéraux indicateurs de kimberlite trouvés dans le centre de la région du Dehcho révèlent la présence d’une kimberlite dotée d’un potentiel économique aussi élevé qu’au lac de Gras, précise M. Elliott. C’est particulièrement impressionnant quand on considère qu’il s’agit de la comparaison entre ce qui découle essentiellement d’un test à l’aveugle avec une zone arrivant au cinquième rang mondial de la production annuelle de diamants. »
La recherche amorcée par M. Poitras se poursuit, et on s’attend à l’annonce de nouveaux résultats lors de l’International Kimberlite Conference en 2017.
L’accessibilité de la région suscite peut-être autant d’enthousiasme que les découvertes d’ordre géologique. « Certains de nos échantillons ont été recueillis à quelques centaines de mètres à peine de la route [toutes saisons], note M. Cairns. Comme chaque prospecteur le sait, un accès par les voies publiques peut considérablement réduire les coûts. »
Bien qu’il reste du travail à faire, les connaissances scientifiques nouvellement avancées, les résultats préliminaires positifs et la découverte fortuite d’un diamant intact sont autant d’éléments de bon augure pour le centre de la région du Dehcho.
De la kimberlite dans le Grand Nord?
Encore plus au nord, l’île Banks est une autre région des TNO qui pourrait avoir été négligée.
Cette île éloignée fait partie de l’archipel Arctique canadien dans la mer de Beaufort. La population de bœufs musqués dépasse le nombre d’habitants d’un facteur de plus de 600.
Des études menées par la Commission géologique du Canada incitent à conclure à la présence d’un champ de kimberlite sur l’île.
« On a été capable d’obtenir des minéraux indicateurs de kimberlite dans les échantillons, et, une fois de plus, les résultats sont assez prometteurs », souligne M. Cairns.
Vieux et froid
Bien que le processus en soit encore aux premières étapes, cette initiative du programme Géocartographie de l’énergie et des minéraux (GEM) de Ressources naturelles Canada fait ressortir la possibilité d’un champ de kimberlite unique sur le plan géographique sur l’île Banks ou dans l’ouest de l’île Victoria.
Les données préliminaires recueillies à partir d’un réseau de stations télésismiques (mesurant l’activité sismique naturelle) par Pascal Audet, Ph. D., et Andrew Schaffert, Ph. D., de l’Université Carleton, en partenariat avec la CGTNO, semblent indiquer des conditions géologiques propices à la formation de diamants dans les profondeurs terrestres de l’île Banks. Ces données sont encourageantes pour la prospection de diamants dans cette région, mais bien d’autres étapes doivent être franchies.
« Il va de soi que le travail est encore embryonnaire, convient Cairns, mais tout nouveau champ de kimberlite peut se traduire par des possibilités pour les prospecteurs avisés. »
Le lieu présente un intérêt particulier en raison de la présence d’un aéroport établi et de sa petite superficie laissant peu de place pour la concurrence — des points positifs pour ceux qui sont en quête de la prochaine grande découverte dans le Nord canadien.

